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En Côte d’Ivoire, le diabète est un tueur silencieux

REPORTAGE – La plupart des diabétiques, en Côte d’Ivoire, souffrent d’un diabète de type 2, qui s’acquiert au cours de la vie, et est souvent lié à une mauvaise hygiène de vie.

À Abidjan (Côte d’Ivoire)

«Quand j’ai dit à mes amis que j’étais diabétique, ils m’ont demandé si je ne préférais pas avoir le sida. Pour se soigner, c’est plus facile, les médicaments sont gratuits.» Wilfried a 19 ans, étudiant en droit à Abidjan. C’est un miraculé, d’après le Dr Annick Peuhmond, l’endocrinologue qui le suit à l’Institut national de santé publique (INSP). Peu avant les épreuves du bac, Wilfried a fait un coma diabétique de cinq jours qui aurait pu le tuer. Et ce n’était pas le premier: comme beaucoup de patients suivis dans l’unité de diabétologie pédiatrique récemment ouverte à l’INSP, Wilfried ne prend pas son insuline régulièrement. «Beaucoup de parents peinent à payer les soins», confie le Dr Peuhmond. «Nous payons parfois nous-mêmes l’insuline pour ceux qui n’ont pas les moyens», ajoute le Dr Marie-Laurette Agbre-Yacé.

«L’objectif est d’améliorer l’accès aux soins de manière générale, et le médicament n’est pas suffisant. Il faut aussi éduquer les patients et former des soignants en dehors des centres hospitaliers»

Soraya Ramoul, directrice du programme CDIC chez Novo Nordisk.

La loi ivoirienne prévoit pourtant des soins gratuits pour les enfants de 0 à 5 ans. Un texte qui n’est en réalité plus appliqué, faute d’approvisionnement en médicaments. «Il n’est pas rare que des parents en viennent aux mains quand on leur explique que nous n’avons pas de médicaments gratuits», raconte le Dr Enderson Gilbertnaire, pédiatre dans un des CHU d’Abidjan. En novembre 2017, le ministère de la Santé a annoncé un partenariat avec le laboratoire Novo Nordisk. Le programme Changing Diabetes in Children (CDiC) prévoit de fournir de l’insuline gratuitement aux enfants de moins de 18 ans. Mais le déploiement sera progressif, et l’accès à l’insuline reste pour l’heure limité à certains centres de soins, précise le Dr Valéry Adoueni Katché, directeur au ministère de la Santé du programme national de lutte contre les maladies métaboliques.

«CDiC est effectivement géré par les spécialistes locaux et les autorités de santé, confirme Soraya Ramoul, directrice du programme chez Novo Nordisk. L’objectif est d’améliorer l’accès aux soins de manière générale, et le médicament n’est pas suffisant. Il faut aussi éduquer les patients et former des soignants en dehors des centres hospitaliers. Mais nous sommes là pour contribuer, en aucun cas pour remplacer.»

Le diabète toucherait 15,9 millions de personnes en Afrique subsaharienne et aurait causé 312. 000 décès en 2017, selon une estimation de la Fédération internationale du diabète. Des chiffres sans doute en deçà de la réalité. En Côte d’Ivoire, les dernières données datent ainsi de 1979!

Le diabète de type 1, insulinodépendant, qui touche surtout les enfants et les jeunes adultes, ne représente que 5 à 10 % des cas. La plupart des diabétiques, en Côte d’Ivoire comme dans les pays du Nord, souffrent d’un diabète de type 2, qui s’acquiert au cours de la vie, et est souvent lié à une mauvaise hygiène de vie. «Nous faisons maintenant face à une augmentation rapide des cas d’obésité, et toutes les couches sociales sont touchées, relève le Pr Jacko Abodo, chef du service d’endocrinologie et diabétologie du CHU de Yopougon, au nord d’Abidjan.

«Les Ivoiriens mangent traditionnellement peu de fruits et de légumes, aiment les sauces grasses. Et il y a de plus en plus de produits industriels, très riches»

Dr Béranger Kouamé , en charge de la Clinique du diabète et de l’hypertension

À une cinquantaine de kilomètres de là, en zone rurale, le Dr Béranger Kouamé est en charge de la Clinique du diabète et de l’hypertension, installée dans l’hôpital général de Bonoua. Il traite beaucoup de patients diabétiques de type 2. «La nourriture a longtemps manqué dans nos pays. Ici, un dicton dit: “Tout ce qui rentre dans le ventre, c’est ce qui t’appartient”, alors tant qu’il y a à manger, les gens mangent. Mais ils sont plus sédentaires. Les Ivoiriens mangent traditionnellement peu de fruits et de légumes, aiment les sauces grasses. Et il y a de plus en plus de produits industriels, très riches.» Sodas, pâte à tartiner et biscuits sont présents dans toutes les échoppes. Burger King a récemment ouvert son deuxième fast-food à Abidjan, KFC vient de lui emboîter le pas. Baguettes, croissants et pâtisseries se sont installés dans l’alimentation.

Sensibiliser la population est urgent. Outre la prévention (alimentation, activité physique…), le concept même de maladie chronique doit aussi être expliqué. «Les gens ne comprennent pas toujours l’utilité de prendre un traitement à vie, pour ne jamais être guéri, surtout quand ils n’ont pas encore de symptômes», explique Abdoul Beité. Il a fondé l’ONG Action Santé, à Anoumabo, un quartier populaire d’Abidjan. Avec quelques agents de santé formés grâce au programme du ministère de la Santé, il réalise des séances d’information, des tests de glycémie, et oriente les malades vers des centres de prise en charge.

Plus de la moitié des diabétiques ne seraient pas diagnostiqués dans le pays. Pour ceux qui le sont, reste à assumer le coût du traitement: jusqu’à 50. 000 francs CFA (76 euros) par mois selon les cas, alors que le Smic ivoirien est à 60. 000 francs CFA! Bien que le gouvernement ait négocié à la baisse les prix de l’insuline et des antidiabétiques oraux, le manque d’approvisionnement des centres de soins publics oblige les patients à se fournir en officine, où les prix sont libres. Or la couverture maladie universelle met du temps à se déployer, et seuls les fonctionnaires et les salariés couverts par leur employeur sont remboursés. Beaucoup de patients se tournent vers les médicaments de rue ou consultent des tradithérapeutes, dont certains n’hésitent pas à promettre la guérison pour quelques milliers de francs CFA. Avec parfois des conséquences graves pour les patients.

«La maladie est encore souvent diagnostiquée quand ils se présentent à l’hôpital dans le coma, à la frontière de la cécité ou avec un pied gangrené»

Pr Jacko Abodo CHU

«La maladie est encore souvent diagnostiquée quand ils se présentent à l’hôpital dans le coma, à la frontière de la cécité ou avec un pied gangrené», déplore le Pr Jacko Abodo. Les treize lits de son service accueillent des hommes et des femmes venus le plus souvent pour un «pied diabétique». Le diabète provoque 50 % des amputations non traumatiques et conduit à des handicaps aux conséquences socio-économiques lourdes.

Dépister tôt est primordial pour limiter ces complications et passe par des consultations décentralisées ainsi qu’une meilleure formation des soignants. La Côte d’Ivoire compte moins d’une vingtaine d’endocrinologues pour plus de 24 millions d’habitants. La prise en charge s’améliore grâce à l’ouverture d’une trentaine de «cliniques du diabète et de l’hypertension», comme celle de Bonoua. La moitié d’entre elles ont été financées par la Fédération internationale du diabète, les autres par Sanofi, dans le cadre d’un partenariat public-privé. Sanofi soutient également la formation des soignants.

Les entreprises nationales et internationales financent également des programmes de dépistage et de prévention. «Nous sensibilisons les patrons en calculant le coût de la maladie pour l’entreprise. Ils comprennent vite qu’agir revient moins cher», sourit le Dr Prince-Igor Any-Grah, président de l’association des médecins d’entreprise de Côte d’Ivoire. Il mise aussi sur un projet de prévention par SMS. Plusieurs pays africains expérimentent déjà l’initiative BeHe@lthy BeMobile, sous l’égide de l’OMS. Pour Jon Fairest, directeur Afrique de Sanofi, le paiement par smartphone – omniprésent en Afrique – serait un outil précieux: «L’État pourrait créditer le compte des patients, pour payer certains soins et médicaments.»

De leur côté, les patients commencent à s’organiser en associations afin de sensibiliser les politiques sur leurs besoins, et mieux faire connaître la maladie. «Certains parents, quand on leur parle de diabète, pensent qu’on est déjà en fin de vie et donc que dépenser pour les médicaments est peut-être inutile, rapporte Fanta Konaté, présidente de l’association des parents d’enfants diabétiques de l’INSP. Nous voulons sortir cette maladie de l’ombre pour offrir un avenir à nos enfants et à tous les diabétiques en Côte d’Ivoire!»

Ce reportage a été cofinancé par le Centre européen de journalisme (EJC) via son programme de bourse dédiée à la santé mondiale Global Health Journalism Grant Programme for France (https://health-fr.journalismgrants.org/).

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